L’homme qui voulut changer de peau (2/2)

Luc 19 verset 9 : “Jésus lui dit : Le salut est entré aujourd’hui dans cette maison, parce que celui-ci est aussi un fils d’Abraham.”

Et oui ! Quand Jésus entre dans une vie, il y a un “avant” et un “après”. Dans l’histoire de Zachée (Luc 19 versets 1 à 10) c’est exactement ce qu’il s’est passé ! Cet homme de petite taille était chef des publicains (homme détesté du peuple et des religieux de l’époque). Mais dans son coeur une seule chose comptait : voir Jésus ! Il cherche par tous les moyens de l’apercevoir malgré une foule compacte et dense. Rien à faire, il est trop petit (frustrant non ?)… Cela ne l’arrête pas pour autant. Déterminé à voir le Seigneur coûte que coûte, il grimpe dans un arbre et attend le passage de Jésus. Celui-ci, voyant ce qui motivait le coeur de ce petit homme (Car Dieu connaît les pensées du coeur), s’arrête, lève les yeux et s’invite pour le repas. Chose impensable pour les esprits biens pensants de l’époque : Comment Jésus peut-il entrer dans la maison d’un pécheur ? Quelle courte vision du plan de Dieu pour les hommes… car le Seigneur n’est pas venu appeler des justes à la repentance mais des pécheurs ! (Luc 5 verset 32)Le résultat de cette visite ne se fait pas attendre. Zachée décide de donner la moitié de ses biens aux pauvres et de rendre quatre fois l’argent à quiconque aurait été lésé dans ses affaires avec lui. Rencontrer Jésus ne laisse jamais indifférent ! C’est aussi ce qu’il va arriver à notre ronchon de baron que nous avons laissé la dernière fois grimé en paysan…

  • Eh bien, Monseigneur, excusez ma hardiesse, mais il faut que je vous dise une chose : c’est votre visage qui ne va pas.”
  • “Le visage ? Qu’est-ce qu’il a mon minois ? Explique toi veux-tu !” répondit le baron agacé.
  • “Ne vous fâchez pas, monsieur le baron. Je vous rassure, tout le reste peut aller : Vous êtes devenu maigre et presque entièrement paralysé par la douleur… Donc ventre creux et silhouette courbée vous font passer pour l’un des nôtres. Mais votre visage ! Non ça ne va vraiment pas, Monseigneur !”
  • “Mais vas-tu enfin me dire pourquoi ? N’est-il pas assez maigre ? Je n’ai plus mes grosses joues, j’ai même redécouvert que j’avais un cou, tandis que ma peau est devenue aussi flasque que de la gélatine…”
  • “Oui, oui, certes tout cela est vrai…” Le baron ne laisse pas finir son serviteur, et commence à monter dans les tours.
  • “Faquin que tu es ! Ton impertinence à mon égard est aussi haute que la tour de mon donjon ! Mais enfin ! Quoi mon visage, qu’est-ce qu’il a mon visage ?!”
  • “Oui il est maigre, la faim l’a fort joliment creusé. Cependant, sauf votre respect, Monseigneur… il est resté  terriblement dur et fermé. Il y a des plis aux lèvres, au front, et à ce qu’il vous reste de joues… Tout cela exprime votre dureté de coeur, et si vous le permettez, Monseigneur, un grand mépris du prochain. Or, il n’est pas d’usage de porter un tel visage pour fêter Noël convenablement et connaître toute la joie de nous autres, les pauvres et les malheureux, au soir de Noël.” A ces mots, le baron fit un pas en arrière et dévisagea le pauvre paysan…
  • “Oh toi ! Si tu n’étais Guillot, et si je n’étais faible comme un enfant, je te donnerais une volée de ce bâton, pour les paroles que tu viens de me dire. Comment oses-tu ?” L’homme se met alors à faire les cents pas en rond, puis poursuit : “Mais encore petit butor, ne m’as-tu pas instruit sur ce que je dois faire pour corriger ceci ? Puis-je arracher la peau de ce qu’il me reste de visage, défaire les plis de ma bouche, user la pointe de mon regard ? Puis-je changer de peau ?”
  • “Monseigneur, pardonnez mon insolence. Nous allons faire de notre mieux. Si vous voulez prendre ce bâton et cette lanterne, nous allons partir. C’est l’heure où les pauvres gens du hameau se réunissent pour dire les vieux chants depuis longtemps chantés, et partent en bandes, à travers la lande, pour adorer l’enfant, en la crèche de l’église.”
  • “Eh bien marche devant ! Je te suis, mais je ne sais pas si j’arriverai au bout du trajet, tant je suis faible et douloureux. Tu parles d’une joie de Noël ! c’est pas de la joie, c’est un supplice !”
  • “Ne vous en faites pas Monseigneur. La joie viendra en son temps, je vous le garantis !”

Les deux hommes se mirent en route, transpercés en deux par la bise, portant lanterne et s’appuyant sur le grand bâton. Ainsi devaient être courbés jadis les bergers. Le baron, tout nouveau dans l’aventure, se plaignait à chaque pas et maudissait sa folie. Mais il était aussi têtu qu’un âne, et pour rien au monde il n’aurait voulu perdre la face après avoir fait tant d’efforts. Tout en maugréant, il demanda au brave Guillot :

  • “Mais dis-donc, par quels chemins me fais-tu passer ? Ce n’est point par là le village !”
  • “Monseigneur, celui qui fête bien Noël, pense d’abord aux autres ! Sachez que votre charbonnier s’est cassé la jambe il y a quelques jours.”
  • “Pouah ! Ce paresseux de Martin que j’ai fait bastonner l’autre semaine ?” Sur ce, Guillot rétorqua :
  • “Il ne le méritait guère, Monseigneur, il ne le méritait guère ! Passons le voir, peut-être vous plaira-t-il de lui dire une bonne parole !”
  • “Mais dis-moi, espèce de gredin, il me semble que tu me commandes !”
  • “Monseigneur sait bien que je veux lui faire connaître la joie de Noël. Avant de la connaître, il faut d’abord la donner, et c’est ce qui peut paraître bien étrange. Et puis, nous autres, pauvres, nous sommes membres les uns des autres. Ayant voulu prendre sur vous une part de nos misères, il faut bien que vous alliez jusqu’au bout !” Le baron ne sait quoi dire à ces mots, et sans plus attendre se rend chez Martin le charbonnier.

Martin reçut les deux hommes avec une grande joie. Bien sûr il ne reconnut pas le baron que les haillons entortillaient jusqu’au nez. Et puis, que serait venu faire cet illustre personnage dans sa pauvre masure le soir de Noël ? Cependant, piqué par la curiosité, Martin s’adressa au transfuge :

  • “Alors Compagnon ! Tu viens sans doute d’un autre village ? Heureux es-tu d’avoir un autre seigneur que le nôtre, qui est injuste et cruel. Vois, je suis pauvre, malade, et j’ai faim !” A ces mots notre faux pauvre est bien embarrassé :
  • “Euh oui compagnon. Voici deux sous que je te donne en don fraternel. Fais-en bon usage pour te soigner, et t’acheter un petit quelque chose à manger…”

Le baron ne se fait pas prier pour sortir. Nos deux hommes se retrouvent seuls dans la nuit. Le baron poussa un long soupir mais ne dit rien.

  • “Monseigneur, dit Guillot, allons de ce pas chez le vieux Guillaume qui s’est usé le corps en vos champs, toute sa vie durant, et qui est maintenant perclus et tordu de douleur.”
  • “N’est-ce pas ce triste marraud que j’ai fait chasser l’autre jour à coups de bâton par mes gens, alors qu’il venait me demander du chaume pour son toit ?”
  • “Lui-même, Monseigneur. Il est beau de voir quelle excellente mémoire est la vôtre. Peut-être serait-il bon que vous lui rendiez visite dans sa cabane, où le vent entre comme chez lui.”

Ils partirent alors tous deux, avec le vent qui allait lui aussi chez Guillaume. Celui-ci accueillit les deux hommes avec une satisfaction visible et un large sourire sur le visage.

  • “Vous vous rendez à la veillée de Noël ? Hélas, je ne puis aller avec vous,  tout plein de douleurs comme je suis. Il fait froid ici comme sur le plateau, mais je suis quand même un peu à l’abri. Notre seigneur baron est dur comme le roc sur lequel est bâti son château. Il m’a refusé le chaume et les branches qui eussent réparé mon toit. Oh quel homme dur !”
  • “Compagnon !” fit l’étrange pauvre dont les haillons cachaient presque tout le visage. “Où trouve-t-on ici, tout près, de quoi réparer ton toit ? Je vais boucher ces trous, bien que je sois moi-même tout transpercé de douleurs, et faible comme un enfant.”
  • “Ami, prends la faucille qui est là et va au bois voisin. Mais ne te laisse pas surprendre par les gens du baron car tu y laisserais tes os !”
  • “Allez, viens, Guillot !” Les deux hommes sortent de la cabane.
  • “Monseigneur, vous n’allez tout de même pas faire cela vous-même ?”
  • “Tais-toi et viens avec moi. Nous allons dans le bois quérir de quoi réparer cette épave de toit !”

Combien de fois le seigneur baron gémit-il sous le poids du bois qu’il alla lui-même tailler et qu’il apporta jusqu’à la chaumière du pauvre Guillaume ! Guillot lui-même ne put le dire. Il boucha les brèches du mur et appliqua un morceau de glaise que le berger avait préparé. Et il faillit se rompre son maigre cou en grimpant sur le toit. Puis, le travail accompli, il partit suivi de Guillot. Ils s’arrêtèrent au trou du Petit Pierre, le berger qui aidait Guillot à garder les troupeaux du sire de Hauteterre. Ce trou était un trou dans une falaise en craie. Petit Pierre était malade, bossu, et à cause de cela, presque tous les jours houspillé par les hommes du château. Le baron, caché jusqu’aux yeux par sa guenille de manteau, s’adressa au Petit Pierre :

  • “Hé Compagnon ! Pourquoi n’es-tu pas allé toi aussi à la crèche, chanter des cantiques en l’honneur de l’enfant Dieu ?”
  • “Mais comment le pourrais-je, si quelqu’un ne garde à ma place le troupeau ? Le maître est bien trop avare pour louer un autre berger ! Jamais de repos pour des misérables comme nous !”
  • “Petit Pierre, va avec Guillot et amuse-toi bien ! Je vais garder pendant ce temps les bêtes de ce vil grippe-sous.” dit le baron tout doucement.
  • “Mais toi-même, compagnon, n’y vas-tu pas ?”
  • “Vas-y toi, tu chanteras pour moi !”

Ce n’est que fort tard dans la nuit que Guillot, Petit-Pierre et quelques hommes du village revinrent au trou du berger qui s’ouvrait dans la falaise, et où était le jour et la nuit, veillant sur les troupeaux du baron, le malheureux bossu. Quand ils s’approchèrent, ils virent, près de la lanterne posée sur le bois qui servait de table, un homme maigre, habillé comme un mendiant, mais dont le visage était empreint d’une douceur extraordinaire. Guillot faillit tomber à la renverse, si grand était le miracle. Le baron Antoine de Hauteterre était méconnaissable, tant son visage rayonnait de clarté, comme si, du dedans, des rayons mystérieux traversaient sa chair, pour en effacer les plis durs et les rides profondes.

Ces hommes, tous ensemble, ayant reconnu leur maître, n’osèrent pas faire un pas de plus. Mais le baron se leva et vint vers eux les yeux rougis par les larmes : “Venez et partagez ma joie ! Car en effet, en ce soir de nativité, un homme nouveau est né en moi, dans la pauvreté, je veux dire avec une autre richesse. C’est lui, qui, désormais, sera votre seigneur. Votre Seigneur qui a changé de peau !”

Bonne semaine et très bonne nouvelle année 2020

Debout Jeunesse

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